La parlure des Canadiens français

La langue française au Canada se distingue par certaines caractéristiques qui lui sont propres. Au Canada, la langue française se divise en deux grands groupes : la langue acadienne et la langue franco-canadienne. À cela, on peut ajouter le michif, langue des Métis, qui est un croisement du français et du cri. Ce site est consacré à la langue franco-canadienne.

Pour plusieurs colons, la langue française était une deuxième langue. À l'époque, chaque région de la France avait son propre dialecte ou patois. Il ne faut pas oublier non plus que le breton, l'allemand, l'italien, le basque, le catalan et l'occitan sont des langues minoritaires en France. Ainsi, beaucoup de colons ne comprenaient pas leurs voisins. Compte tenu de la grande diversité linguistique des colons de la Nouvelle-France, il a fallu qu'une langue plus homogène se développe en ce pays. Par nécessité, le français est devenu la lingua franca des gens. Alors, même s'ils utilisaient un dialecte ou une autre langue à la maison, ils se servaient du français en affaires. D'ailleurs, les gens instruits parlaient déjà le français : le clergé, les hauts fonctionnaires, et la petite bourgeoisie. Pour la première génération née au Canada, c'était le français langue maternelle et le patois comme deuxième langue. Le petit nombre de colons a aussi rendu la normalisation de la langue plus facile avec les écoles des religieux. Des Français de passage au Canada ont souvent commenté la qualité du français en ce pays. À preuve, en 1894 Gailly de Taurines disait:

«La distance, le temps ont bien amené, entre le langage des Français et celui des Canadiens, quelques petites différences de prononciation ou d'expressions, mais elles ne vont pas au-delà de celles que nous pouvons constater en France entre nos différentes régions. D'une façon générale, la langue populaire des Canadiens est infiniment meilleure et plus correcte que la langue populaire en France...»

«Pour un grand nombre des inventions faites dans notre siècle : les machines, la vapeur, les chemins de fers, nous avons emprunté des termes aux Anglais, et avons adopté leurs mots tels quels, sans même changer leur orthographe, bizarre à nos yeux, nous contentant de les prononcer d'une façon incorrecte. Plus puristes et plus patriotes, les Canadiens ont voulu avoir leur mot propre, à eux appartenant, et ils ont traduit ce que nous avons adopté sans modification. Nous avons accepté rail et wagon, ils ont traduit lisse et char, et tandis que nous montons en chemin de fer, expression des plus bizarres quand on l'examine de près, eux, prennent les chars, ce qui est beaucoup plus logique

En 1722, le père de Charlevoix, jésuite parisien, écrit:
«Nulle part ailleurs (qu'au Canada) on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque ici aucun accent.»

Les traits distinctifs

Les termes nautiques

Au début des colonies de la Nouvelle-France et de l'Acadie, il n'y avait pas de chemins. Les cours d'eau étaient les voies principales. Alors, il est naturel que l'importance de ce mode de transport soit reflétée dans la langue. Ainsi, on ne monte pas dans voiture au Canada on embarque dedans et on y débarque. De plus, le tapis de linoléum est couramment appelé le prélart et on lave le plancher non pas avec une serpillière, mais avec une vadrouille. De même, on avait coutume d'utiliser se greyer pour s'habiller joliment. Et, en Acadie ce phénomène est plus évident. Là, au lieu de lacer ses souliers, on les amarre.

Les termes amérindiens

Comme on le sait, les Français sont venus au Canada pour exploiter les ressources naturelles. L'industrie principale était la traite de fourrures, ce qui entraînait un contact continuel entre les coureurs de bois français et les peuples autochtones. La contribution linguistique des langues amérindiennes s'est faite essentiellement dans le domaine de la faune et la flore. Il était tout à fait naturel d'emprunter aux Amérindiens les mots pour décrire la terre et l'environnement qui étaient les leurs. Voici quelques emprunts : orignal, pichou, maskinongé, taloudi, atoca, ouananiche, achigan, micouène. De plus, l'influence amérindienne s'est faite ressentie surtout dans le domaine de la toponymie. Citons Québec, Rimouski, Ottawa, Chicoutimi, Témiscamingue, Yamaksa et Manicouagan comme exemples.

Les archaïsmes

Le français du Canada se caractérise par ses archaïsmes. On y retrouve plusieurs sortes d'archaïsmes : de vieilles prononciations (moé au lieu de moi), de vieux usages (espérer au sens d'attendre), et de vieilles paroles ou locutions jadis courantes en France, mais maintenant disparues (mais que avec le subjonctif au sens de dès que). Dans la grammaire du père Buffier, jésuite, publiée en 1741, l'auteur se fait précis:
«Dans les noms froid, étroit, adroit et dans le verbe croire, la diphtongue oi se prononce le plus souvent en è, mais quelquefois en oè. Il en est de même dans nettoyer, et au subjonctif, soit, soyons etc. se prononce en è.»
Il existe aussi des phonèmes qui ont existé dans le vieux français, mais qui sont maintenant inconnus ou marginalisés. Par exemple, dans certaines régions du Canada, on continue à utiliser le «r» classique du latin; le /r/ roulé apicalement. Cependant, le r «grasseyé» de l'est du Québec gagne de l'ampleur. Aussi, l'h aspiré est vraiment prononcé dans certaines régions comme il était dans le francien. Soit dit en passant, ces h aspirés se trouvent dans des mots d'origine germanique : hache, hanche, hâte et haie.

Les dialectalismes

Les immigrants en Nouvelle-France venaient des régions suivantes : Nord-Ouest (Normandie, Perche, Bretagne, Maine et Anjou) 33,16%, Ouest de la France (Poitou et Saintonge) 28,83%, Centre de la France (Île-de-France, Orléans, Touraine et Berry) 20,02%. Ces colons venus de la France parlaient les dialectes de leurs pays d'origine. Ils ont apporté avec eux des mots et prononciations qui ne faisaient pas partie du dialecte dominant, le parisien. Dans cette catégorie signalons: garrocher pour lancer, s'enfarger pour accrocher les pieds dans quelque chose et achaler au sens d'emmerder. En ce qui concerne la prononciation, il y siau pour seau et icitte pour ici entre autres.

Les anglicismes

Un anglicisme est un mot ou un usage qui a une origine anglaise. Quand deux langues partagent un même territoire, il est inévitable, voire normal, d'avoir des échanges entre elles. Au Canada, l'anglais et le français se côtoient depuis longtemps. Les bûcherons de jadis ont emprunté plusieurs mots à l'anglais : bines de beans, ça ne vaut pas la colle de cull, bécosse de back-house, drave de drive.

La perception des anglicismes au Canada n'est pas la même qu'en France. Les Français sont beaucoup plus nombreux et donc plus sécuritaires. Les Canadiens, par contre, ont une peur envahissante de la langue anglaise qui est omniprésente en Amérique du Nord. Au Canada, l'insécurité linguistique se manifeste de plusieurs façons. Ainsi, au Québec, on emploie des néologismes pour remplacer des mots français qui ont l'air trop anglais. Les Canadiens cherchent généralement à éviter les anglicismes de forme, alors que les Français préfèrent garder la forme d'origine. Par conséquent, on a systématiquement remplacé l'anglicisme stop par un autre anglicisme, arrêt. De même, on peut ajouter week-end, que l'on remplace par l'anglicisme fin de semaine, et traversier qui remplace ferry. À Saint-Paul, Alberta et Sudbury, Ontario on peut constater l'usage d'arène au lieu d'aréna sur les écriteaux officiels de ces villes. Les Français voient les anglicismes comme socialement valorisants; les Canadiens perçoivent l'anglais comme une menace . Les plus névrosés le voient comme la langue des conquérants et donc humiliant.

Le contact avec la langue anglaise au Canada est tant par l'écrit que par l'orale, tandis qu'en France, c'est plutôt la langue écrite qu'ils voient. Ainsi, pour les Canadiens les mots job, sandwich, patch et gang ont une sonorité féminine. Pour les Français, ces mots ont une apparence masculine puisqu'ils n'ont pas de «e» final. Les lexicographes français ne tiennent pas compte l'usage au Canada et ses mots sont masculins dans les dictionnaires français, mais féminins dans la langue familière au Canada.

Certains mots anglais employés au Canada maintiennent l'orthographe anglaise, mais se prononcent d'une façon canadienne-française. Les mots peaunut,waiter et candy, lorsqu'ils sont employés en français, se prononcent comme oxytons, c'est-à-dire, qu'on déplace l'accent sur la dernière syllabe.

Les innovations canadiennes

Évidemment, le français est une langue riche en vocabulaire et histoire. Cependant, il fallait créer des mots pour bien décrire la géographie et société canadiennes.

En 1967, Gérard Dagenais n'acceptait qu'onze canadianismes : achigan, caribou, érablière, frasil, maskinongé, mille et millage, orignal, ouananiche et tuque. Deux ans plus tard, l'Office de la langue française a dressé une liste qui en dénombrait une soixantaine. Depuis, on a fait du chemin en faisant valoir les mots d'ici dans la langue soutenue. Pourtant, il y a du pain sur la planche. On commence à peine de faire publier des dictionnaires où les canadianismes ne sont pas marqués et les gallicismes le sont. Et que dire des dictionnaires français qui négligent de noter les usages canadiens ou de bien définir les réalités canadiennes? Prenons l'exemple d'érablière dans le Petit Robert, où l'on la définit comme Plantation d'érables... Une érablière au Canada n'est surtout pas une plantation. Par contre, d'autres mots canadiens sont généralement acceptés et compris dans la francophonie entière: acériculteur, bleuetière, poudrerie, panache d'orignal, bière en fût, téléroman, portager et tourtière.

La norme

Il faut avouer que la différence de vocabulaire brouille à l'occasion la communication, mais de façon passagère. La plupart du temps, la différence est source de rires bien plus que de désagréments (gosse, catin, secousse et vidanges). La terminologie est une chose, la langue commune en est une autre. Sans doute est-il nécessaire de définir officiellement un certain nombre de termes pour assurer la clarté des discours dans le premier cas, mais est-il vraiment nécessaire de «normaliser» de la même façon la langue de tous les jours, comme on est parfois tenté de faire au Canada? J'estime que non.

Il n'en reste pas moins qu'il est normal que, dans chacun de nos pays, on donne priorité, dans l'enseignement et dans le discours public, à une variété jugée supérieure, à un modèle de langue. en France, c'est le modèle parisien qui s'est imposé à l'ensemble du pays; au Canada, nous sommes encore à définir ce modèle qui sera sans doute un compromis entre diverses tendances. Ce modèle ne peut pas être défini en vase clos, par des gestionnaires (Office de la langue française, Académie française) ou par des manuels de correction. Le modèle linguistique doit être défini plutôt au moyen d'une description précise de l'usage, afin de dégager la norme que pratiquent la majorité des Canadiens en situation de discours soigné. Car cette norme existe, mais demande encore à être explicitée.

Pour en terminer avec la question des problèmes de communication entre Canadiens et Français, on peut dire que les difficultés sont inexistantes quand les interlocuteurs en présence pratiquent la variété réputée soignée dans leur propre pays. Autrement dit, malgré les multiples différences, la communication est assurée quand chacun domine une variété un peu plus large que celle de sa famille ou de son coin de la planète, même si chacun conserve une bonne part de son accent du terroir.

J'insiste donc sur la nécessité de conserver à nos divers français leur saveur d'origine pour que chacun soit à l'aise d'exprimer dans cette langue ses idées, ses émotions, son expérience de vie, son pays. Améliorer la qualité de la langue, ce n'est pas la désincarner ni l'aseptiser. Dans un contexte comme celui du Canada, désincarner la langue, ce serait courir le risque de la perdre.

Le site de la famille Pelland